Monday, December 30, 2024

Liberté, Égalité, Fraternité

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

Allan Kardec

 

Liberté, égalité, fraternité, ces trois mots sont à eux seuls le programme de tout un ordre social qui réaliserait le progrès le plus absolu de l'humanité, si les principes qu'ils représentent pouvaient recevoir leur entière application. Voyons les obstacles qui, dans l'état actuel de la société, peuvent s'y opposer, et à côté du mal cherchons le remède.

La fraternité, dans la rigoureuse acception du mot, résume tous les devoirs des hommes à l'égard les uns des autres; elle signifie: dévouement, abnégation, tolérance, bienveillance, indulgence; c'est la charité évangélique par excellence et l'application de la maxime: « Agir envers les autres comme nous voudrions que les autres agissent envers nous. » La contrepartie est l'égoïsme. La fraternité dit: « Chacun pour tous et tous pour chacun. » L'égoïsme dit : « Chacun pour soi. » Ces deux qualités étant la négation l'une de l'autre, il est aussi impossible à un égoïste d'agir fraternellement envers ses semblables qu'il l'est à un avare d'être généreux, à un homme petit d'atteindre à la hauteur d'un homme grand. Or, l'égoïsme étant la plaie dominante de la société, tant qu'il régnera en maître, le règne de la véritable fraternité sera impossible ; chacun voudra de la fraternité à son profit, mais n'en voudra pas faire au profit des autres ; ou s'il en fait, ce sera après s'être assuré qu'il n'y perdra rien.

Considérée au point de vue de son importance pour la réalisation du bonheur social, la fraternité est en première ligne : c'est la base ; sans elle il ne saurait exister ni égalité ni liberté sérieuse ; l'égalité découle de la fraternité, et la liberté est la conséquence des deux autres.

En effet, supposons une société d'hommes assez désintéressés, bons et bienveillants pour vivre entre eux fraternellement, il n'y aura parmi eux ni privilèges ni droits exceptionnels, sans quoi il n'y aurait pas fraternité. Traiter quelqu'un en frère, c'est le traiter d'égal à égal ; c'est lui vouloir ce que l'on voudrait pour soi-même ; chez un peuple de frères, l'égalité sera la conséquence de leurs sentiments, de leur manière d'agir et s'établira par la force des choses. Mais quel est l'ennemi de l'égalité ? C'est l'orgueil. L'orgueil qui partout veut primer et dominer, qui vit de privilèges et d'exceptions, peut subir l'égalité sociale, mais ne la fondera jamais et la brisera à la première occasion. Or, l'orgueil étant, lui aussi, une des plaies de la société, tant qu'il ne sera pas détruit, il opposera une barrière à la véritable égalité.

La liberté, avons-nous dit, est fille de la fraternité et de l'égalité ; nous parlons de la liberté légale et non de la liberté naturelle qui est, de droit, imprescriptible pour toute créature humaine depuis le sauvage jusqu'à l'homme civilisé. Les hommes vivant en frères, avec des droits égaux, animés d'un sentiment de bienveillance réciproque, pratiqueront entre eux la justice, ne chercheront point à se faire de tort, et n'auront, par conséquent, rien à craindre les uns des autres. La liberté sera sans danger, parce que nul ne songera à en abuser au préjudice de ses semblables. Mais comment l'égoïsme qui veut tout pour lui, l'orgueil qui veut sans cesse dominer, donneraient-ils la main à la liberté qui les détrônerait? Les ennemis de la liberté sont donc à la fois l'égoïsme et l'orgueil, comme ils le sont de l'égalité et de la fraternité.

La liberté suppose la confiance mutuelle ; or, il ne saurait y avoir confiance entre gens mus par le sentiment exclusif de la personnalité ; ne pouvant se satisfaire qu'aux dépens d'autrui, ils sont sans cesse en garde les uns contre les autres. Toujours dans la crainte de perdre ce qu'ils appellent leurs droits, la domination est la condition même de leur existence, c'est pourquoi ils dresseront toujours des embûches à la liberté, et l'étoufferont aussi longtemps qu'ils le pourront.

Ces trois principes sont donc, comme nous l'avons dit, solidaires les uns des autres et se servent mutuellement d'appui ; sans leur réunion, l'édifice social ne saurait être complet. La fraternité pratiquée dans sa pureté ne peut l'être seule, car sans l'égalité et la liberté il n'y a pas de véritable fraternité. La liberté sans la fraternité, c'est la bride mise sur le cou de toutes les mauvaises passions qui n'ont plus de frein ; avec la fraternité, l'homme ne fait aucun mauvais usage de sa liberté : c'est l'ordre ; sans la fraternité, il en use pour donner cours à toutes ses turpitudes : c'est l'anarchie, la licence. C'est pour cela que les nations les plus libres sont forcées d'apporter des restrictions à la liberté. L'égalité sans la fraternité conduit aux mêmes résultats, car l'égalité veut la liberté ; sous prétexte d'égalité, le petit abaisse le grand, pour se substituer à lui, et devient tyran à son tour ; ce n'est qu'un déplacement de despotisme.

S'ensuit-il que, jusqu'à ce que les hommes soient imbus du sentiment de la véritable fraternité, il faille les tenir en servitude? Qu'ils soient impropres aux institutions fondées sur les principes d'égalité et de liberté? Une telle opinion serait plus qu'une erreur ; elle serait absurde. On n'attend pas qu'un enfant ait fait toute sa croissance pour le faire marcher. Qui, d'ailleurs, le tient le plus souvent en tutelle? Sont-ce des hommes aux idées grandes et généreuses, guidés par l'amour du progrès? Profitant de la soumission de leurs inférieurs pour développer en eux le sens moral, et les élever peu à peu à la condition d'hommes libres? Non; ce sont, pour la plupart, des hommes jaloux de leur pouvoir, à l'ambition et à la cupidité desquels d'autres hommes servent d'instruments plus intelligents que des animaux, et qui, à cet effet, au lieu de les émanciper, les tiennent le plus longtemps possible sous le joug et dans l'ignorance. Mais cet ordre de choses change de lui-même par la puissance irrésistible du progrès. La réaction est parfois violente et d'autant plus terrible que le sentiment de la fraternité, imprudemment étouffé, ne vient point interposer son pouvoir modérateur; la lutte s'engage entre ceux qui veulent saisir et ceux qui veulent retenir; de là un conflit qui se prolonge souvent pendant des siècles. Un équilibre factice s'établit enfin ; il y a du mieux ; mais on sent que les bases sociales ne sont pas solides ; le sol tremble à chaque instant sous les pas, car ce n'est point encore le règne de la liberté et de l'égalité sous l'égide de la fraternité, parce que l'orgueil et l'égoïsme sont toujours là qui tiennent en échec les efforts des hommes de bien.

Vous tous qui rêvez cet âge d'or pour l'humanité, travaillez avant tout à la base de l'édifice avant d'en vouloir couronner le faîte; donnez-lui pour assise la fraternité dans sa plus pure acception ; mais pour cela il ne suffit pas de la décréter et de l'inscrire sur un drapeau ; il faut qu'elle soit dans le cœur, et l'on ne change pas le cœur des hommes par des ordonnances. De même que pour faire fructifier un champ il faut en arracher les pierres et les ronces, travaillez sans relâche à extirper le virus de l'orgueil et de l'égoïsme, car là est la source de tout mal, l'obstacle réel au règne du bien; détruisez dans les lois, dans les institutions, dans les religions, dans l'éducation jusqu'aux derniers vestiges des temps de barbarie et de privilèges, et toutes les causes qui entretiennent et développent ces éternels obstacles au véritable progrès, qu'on suce pour ainsi dire avec le lait et qu'on aspire par tous les pores dans l'atmosphère sociale; alors seulement les hommes comprendront les devoirs et les bienfaits de la fraternité; alors aussi s'établiront d'eux-mêmes, sans secousse et danger, les principes complémentaires d'égalité et de liberté.

La destruction de l'égoïsme et de l'orgueil est-elle possible? Nous disons hautement et carrément OUI, autrement il faudrait poser un point d'arrêt au progrès de l'humanité. L'homme grandit en intelligence, c'est un fait incontestable; est-il arrivé au point culminant qu'il ne saurait dépasser? Qui oserait soutenir cette thèse absurde? Progresse-t-il en moralité? Il suffit pour répondre à cette question de comparer les époques d'un même pays. Pourquoi donc aurait-il plutôt atteint la limite du progrès moral que celle du progrès intellectuel? Son aspiration vers un ordre de choses meilleur est un indice de la possibilité d'y arriver. Aux hommes du progrès il appartient d'activer ce mouvement par l'étude et la mise en pratique des moyens les plus efficaces.

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Texte reproduit du livre Œuvres posthumes d'Allan Kardec, disponível em: https://kardecpedia.com/obras-de-kardec/obras-postumas-de-allan-kardec/uvres-posthumes-de-allan-kardec/download/384

 

 

 

 

Sunday, December 29, 2024

Liberty, Equality, and Fraternity


 

Liberty, Equality, and Fraternity

Allan Kardec

 

Liberty, equality, and fraternity. These three words constitute, by themselves, the program of an entire social order that would achieve the most absolute progress for Humanity if the principles they express could receive full application. Let us examine the obstacles that, in the current state of society, oppose them, and alongside the evil, let us seek the remedy.

Fraternity, in the strict sense of the word, summarizes all the duties of men toward one another. It means: devotion, selflessness, tolerance, benevolence, and indulgence. It is, par excellence, evangelical charity and the application of the maxim: “Do unto others as you would have them do unto you.” It is the opposite of selfishness. Fraternity says: “One for all, and all for one.” Selfishness says: “Every man for himself.” Since these two qualities are the negation of one another, it is as impossible for a selfish person to act fraternally toward their fellow beings as it is for a miser to be generous or for a short individual to match the height of a tall one. Now, selfishness being the dominant affliction of society, as long as it reigns supreme, the true reign of fraternity will be impossible. Everyone will want it for their own benefit but will not practice it for the benefit of others, or if they do, it will only be after ensuring they will lose nothing.

Considered from the perspective of its importance for the realization of social happiness, fraternity comes first: it is the foundation. Without it, neither equality nor serious freedom could exist. Equality arises from fraternity, and freedom is the consequence of the other two.

Indeed, let us imagine a society of people sufficiently selfless, good, and benevolent to live fraternally, without any privileges or exceptional rights among them, for otherwise, there would be no fraternity. To treat someone as a brother is to treat them as an equal; it is to desire for them what one would desire for oneself. Among a community of brothers, equality will result from their feelings and way of acting and will be established by the force of circumstances. But what is the enemy of equality? Pride, which causes a person to seek superiority and dominance everywhere, which thrives on privileges and exceptions, may endure social equality but will never establish it and will dismantle it at the first opportunity. Now, pride also being one of society’s afflictions, as long as it is not eradicated, it will hinder true equality.

Liberty, as we said, is the child of fraternity and equality. We speak of legal liberty, not natural liberty, which is inherently inalienable for every human being, from the savage to the civilized. People living as brothers, with equal rights, animated by mutual benevolence, will practice justice among themselves, will not seek to harm one another, and will, therefore, have nothing to fear from each other. Liberty will pose no danger because no one will think of abusing it to the detriment of others. But how could selfishness, which wants everything for itself, and pride, which constantly seeks to dominate, embrace liberty, which would dethrone them? Selfishness and pride are thus enemies of liberty, just as they are of equality and fraternity.

Liberty presupposes mutual trust. Yet, trust cannot exist among people driven by the exclusive sentiment of self-interest. Unable to satisfy themselves except at the expense of others, they are constantly on guard against one another. Always fearful of losing what they consider their rights, domination becomes the very condition of their existence, which is why they will continually set traps for liberty and constrain it as much as they can.

These three principles are, therefore, as we said earlier, mutually supportive and provide mutual reinforcement. Without their union, the social edifice would be incomplete. Fraternity cannot be practiced in all its purity without the other two, for without equality and liberty, there is no true fraternity. Liberty without fraternity is an open rein for all bad passions, which then lack restraint; with fraternity, man makes no improper use of his liberty: it is order; without fraternity, he uses liberty to give free rein to all his baseness: it is anarchy, licentiousness. That is why even the freest nations are forced to impose restrictions on liberty. Equality without fraternity leads to the same results since equality demands liberty; under the pretext of equality, the small lower the great to take their place and, in turn, become tyrants; it is merely a displacement of despotism.

Does it follow, then, that until men are imbued with the sentiment of fraternity, they must be kept in servitude? Are they unfit for institutions based on the principles of equality and liberty? Such an opinion would be more than erroneous; it would be absurd. No one waits for a child to complete its growth to teach it to walk. Who, moreover, keeps them under guardianship? Are they people of lofty and generous ideas, guided by the love of progress? Are they people who, taking advantage of the submission of their inferiors, develop their moral sense and gradually elevate them to the condition of free men? No, they are mostly people jealous of their power, whose ambition and greed use other men as instruments more intelligent than animals and who, instead of emancipating them, keep them subjugated and in ignorance for as long as possible.

But this order of things changes of itself, through the irresistible power of progress. Reactions are often violent and all the more terrible because the sentiment of fraternity, imprudently stifled, fails to interpose its moderating influence; the struggle engages between those who want to take and those who want to keep; hence a conflict that sometimes lasts for centuries. Eventually, a fictitious balance is established; some improvement is made. Yet it is felt that social foundations are not solid; the ground trembles at every step because the reign of liberty and equality under the aegis of fraternity has not yet been achieved, as pride and selfishness continue to thwart the efforts of good men.

All of you who dream of this golden age for Humanity, work first and foremost on building the foundation of the edifice before attempting to crown its summit; lay the groundwork with fraternity in its purest sense. But for this, it is not enough to decree it and inscribe it on a banner; it must be in the hearts of men, and the hearts of men cannot be changed by orders. Just as to make a field fruitful, its stones and stumps must be removed, so too must one work tirelessly to root out the virus of pride and selfishness, for therein lies the source of all evil, the real obstacle to the reign of good. Eliminate from laws, institutions, religions, and education every last vestige of the times of barbarism and privilege, as well as all causes that nurture and develop these eternal obstacles to true progress, which we, as it were, imbibe with milk and absorb through every pore in the social atmosphere. Only then will men understand the duties and benefits of fraternity, and only then will the complementary principles of equality and liberty establish themselves, without upheaval or danger.

Is the destruction of pride and selfishness possible? We answer loudly and decisively: YES. Otherwise, it would be necessary to declare a stop to Humanity’s progress. That man grows in intelligence is an indisputable fact; has he reached the ultimate point beyond which he cannot go? Who would dare uphold such an absurd thesis? Does he progress in morality? To answer this question, it is enough to compare different epochs of the same country. Why should he have reached the limit of moral progress and not that of intellectual progress? His aspiration for a better order of things is a sign of the possibility of achieving it. It is up to the men of progress to accelerate this movement through the study and implementation of the most effective means.

 

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* Text reproduced from the book Posthumous Works by Allan Kardec – Part 1 – Questions and Problems – Liberty, Equality, and Fraternity.

Léon Denis between Spiritualism and Ideological Anachronism: A Critical Reading of the Brazilian Edition of Socialism and Spiritism

Léon Denis between Spiritualism and Ideological Anachronism: A Critical Reading of the Brazilian Edition of Socialism and Spiritism [1]   M...